L'image qui ne devait pas être montrée ?

June 14, 2017

Nul mieux que le chercheur en sciences de l’information Olivier Ertzscheid n’a restitué, sur son blog Affordance.info, l’insoutenable violence de la découverte, au détour d’un tweet, de l’image des enfants syriens agonisants, après l’attaque au gaz de Khan Cheikhoun. Rapproché de la vision d’autres enfants, morts par noyade, en 2015, peu avant la publication des photographies du petit Aylan, ce choc n’a rien de fortuit. Il traduit l’intense activité de production documentaire qui anime aujourd’hui les réseaux militants au sein du conflit syrien, mais aussi la proximité nouvelle du public occidental avec ces sources autoproduites, propulsées sur les médias sociaux par le moteur de l’indignation et de la colère.

Auteur :  André Gunthert

Source : http://imagesociale.fr/4338

 

Nul être humain ne peut accepter le spectacle de l’innocence martyrisée. Une photo d’enfant victime n’est jamais un document neutre, un support d’information: c’est une image que notre regard transforme immédiatement en symbole de l’échec et de l’intolérable. Fut-ce sous la forme bénigne d’un retweet, sa diffusion est donc toujours un signe de mobilisation et de révolte, une condamnation morale des actes qui ont conduit à cette extrémité.

 

Il n’y a pas que des enfants qui meurent dans les guerres ou les catastrophes. Mais le choix de ces images qui nous mettent collectivement en accusation est celui d’une figure narrative particulièrement douloureuse, qui justifie de montrer ce que l’on sait insupportable. Tel est bien le ressort qui amène les premiers concernés, les forces rebelles au régime, à produire et à diffuser ces avertissements, comme un message de désespoir et un appel à l’aide.

 

La viralité qu’acquièrent spontanément ces messages sur les réseaux numériques nous confronte à un monde de l’information de plus en plus divisé. Du côté des médias traditionnels, les règles de la décence et la prudence commerciale ménagent le public, protégé d’une exhibition trop éprouvante de la souffrance. Du côté des médias sociaux, le témoignage affligé d’Olivier Ertzscheid montre au contraire combien ses usagers s’y trouvent exposés sans filtre aux répercussions les plus brutales de l’actualité.

 

Un contraste paradoxal, car l’information circule plus vite et de manière plus abrupte sur les canaux les moins adaptés à sa diffusion, quand les outils de traitement spécialisé ne font bien souvent que confirmer a posteriori une version édulcorée de ce que le public a découvert en ligne.

 

C’est la conscience de cette contradiction qui a poussé certains journaux à franchir le pas, en septembre 2015, de la publication des photos du petit Aylan, qui avaient déjà acquis le statut d’icône sur la toile. A un moment où la sensibilité du public impose de manipuler avec précaution l’image des victimes, l’atténuation apportée par le masquage du visage a largement contribué à leur allégorisation.

Photo Libération.

 

Deux ans après, seul le journal Libération ose afficher en Une les visages à découvert des enfants de Khan Cheikhoun, image extraite d’une vidéo de témoignage militant, devenue elle aussi en quelques heures un nouveau symbole de l’horreur. Un inhabituel making-off rédigé par Johan Hufnagel, directeur des éditions, retrace les interrogations suscitées par un choix qui a fait polémique. A juste titre, car la question du respect des victimes s’est posée dès le départ au sein de la rédaction, de même que celle de l’évocation confusément picturale des corps dénudés.

 

Mais le contexte est ici bien différent de l’imagerie des catastrophes. Face à un régime qui nie le caractère criminel des attaques et à la résignation de la communauté internationale, ce sont les victimes du conflit elles-mêmes qui souhaitent la diffusion des images les plus violentes. La rédaction de Libération a donc fait le choix d’approuver une icône militante, non pas en pensant que cette image n’était pas choquante, mais au contraire parce qu’elle était susceptible de réveiller les consciences. «Je préfère avoir des cauchemars en la regardant plutôt qu’en avoir si nous avions collectivement pris la décision de ne pas la montrer», explique Lionel Charrier, directeur de la photo, sur Facebook.

 

En mettant en avant un contenu que sa brutalité aurait dû exclure des canaux du journalisme, Libération interroge, au-delà des débats habituels sur ce qu’il est permis de montrer, la césure qui partage aujourd’hui le paysage de l’information. En se rapprochant de l’engagement qui caractérise le traitement de l’actualité en ligne, le quotidien met en conscience la narration visuelle au service de la dénonciation de la guerre.

Please reload

Featured Posts

Un photographe ... Qu'est ce que c'est ? (3)

July 5, 2016

1/10
Please reload

Follow Us
  • Facebook Clean

© 2017 Marc MERCIER PHOTOGRAPHY