Les galeries d'art en voie d'extinction ?

August 29, 2016

 

Auteur : Teresa Sesé

Source : http://www.courrierinternational.com/article/2014/03/09/les-galeries-d-art-en-voie-d-extinction

 

Les foires d’art contemporain se multiplient et obligent les galeristes à avoir une vie nomade, alors que leurs galeries deviennent des espaces vides.

Le modèle d’exposition est en pleine redéfinition.

 

La 33e édition de la foire internationale d’art contemporain (Arco) refermait ses portes fin février à Madrid. Les

galeristes, épuisés mais heureux, préparaient déjà leurs valises pour New York, Hong Kong, Dubai, Paris ou Cologne.

Des rendez-vous auxquels tous se doivent de participer, sous peine de perdre leur connexion avec le monde de l’art (et leur part de marché).

Ils forment ce que Simón de Pury, fondateur du cabinet de conseil Philips de Pury, qualifie de nouveau “cirque itinérant” de l’art, qui “toutes les semaines, voire tous les jours, va planter ses chapiteaux à un nouvel endroit”.

Pourtant, et voilà que le paradoxe est grand, tandis qu’acheteurs et collectionneurs se pressent dans ces salons, les

galeries, elles, sont désertes. Serait-ce que la frénésie des salons phagocyte les galeries ?

 

Il y a quelques mois, Jerry Saltz, le critique d’art passionné du New York Magazine, tirait la sonnette

d’alarme face au désamour pour les galeries que manifestent autant les collectionneurs et acheteurs potentiels que les artistes, commissaires et simples amateurs d’art, qui préfèrent désormais les salons, les biennales et autres manifestations exceptionnelles.

Dans son article, il annonçait même la mort des galeries en tant qu’espaces où découvrir des expositions et des artistes singuliers et lieux de rencontre et d’échange d’expérience. Ne pas y aller, c’est ne pas vendre, et ne pas vendre…“C’est un cercle vicieux”, reconnaît Carlos Duran, de la galerie Senda, qui rappelle que l‘ “effet pervers” des salons figurait déjà au programme des débats de la manifestation Talking Galleries, qui s’est tenue à Barcelone en novembre 2013.

Comme nombre de ses collègues, le galeriste, qui participe en moyenne à une dizaine de salons chaque année, accuse le coup et envisage de se montrer plus sélectif en se limitant aux manifestations vraiment pertinentes pour les artistes qu’il défend. Car cette existence nomade implique son lot de sacrifices financiers et personnels – mais ne pas y aller, c’est ne pas vendre, et ne pas vendre…

 

“J’ignore si le problème est généralisé ou spécifiquement espagnol. Mais ici, et plus précisément à Barcelone, il n’y a pas de marché intérieur, pas d’acheteurs. On n’a donc pas le choix : il faut aller les chercher à l’étranger”, explique Marc Domenech, dont le stand à l’Arco a fait sensation. “Le modèle des galeries est

en pleine redéfinition, et il y a un besoin de rencontres”, ajoute Carlos Duran [en référence à une nouvelle édition de Talking Galleries, à New York]. Pour ce dernier, le stress que provoque la concurrence féroce entre les salons affecte non seulement les galeristes, mais aussi les collectionneurs, les directeurs de musée et les conseillers en charge de collections privées, à qui ont met la pression et on essaye de séduire pour qu’ils assistent à ces rendez-vous organisés aux quatre coins du monde. Arco 2014, par exemple, a destiné 20 % de son budget total (4,5 millions d’euros) pour un programme de 500 invités.

 

Josep Maria Civit [l’un des collectionneurs les plus importants de Catalogne], qui se voit en “enfant de l’Arco” et dit ne pas collectionner des œuvres d’art mais des “façons de penser”, se sent à l’aise dans les salons : ”Où d’autre pourrais-je trouver réunis Sol LeWitt et [l’artiste grec] Jannis Kounellis ?”Des modèles en pleine évolution

 

Les voix critiques se font cependant de plus en plus entendre. 

A en croire [le collectionneur chilien] Harold Berg, quelque chose d’important s’est brisé : “Tu entres dans une galerie, et tu es accueilli par quelqu’un qui ne te traite plus que comme un porte-monnaie ambulant.”

Et les salons eux aussi, précise-t-il, semblent la proie de cette course au nouveau riche prêt à s’offrir à tout prix sa collection d’art. 

Car l’art étant le nouveau luxe d’aujourd’hui, la relation entre galeriste et collectionneur s’est fatalement mercantilisée.

 

Pourtant, comme le clamait Jerry Saltz dans son bel article, l’art est tout autre chose. L’art ouvre des univers, donne à voir l’invisible, invente de nouveaux modèles de pensée, crée des cosmogonies, explore les consciences et rend parfois même palpable la magie mystérieuse du monde.

Or même les artistes, le maillon le plus faible de cette chaîne, doivent aujourd’hui produire avec frénésie s’ils veulent répondre à la demande des salons.

 

“Je ne produis pas pour les salons, raconte l’artiste Ignasi Aballí, mais il est vrai que je mets de côté certaines idées qui me viennent, parce que j’ai en tête le contexte dans lequel les œuvres sont vues, de façon fragmentaire et à la chaîne, dans une forte accumulation visuelle.”

 

“Nous vivons une époque charnière, où tous les modèles changent : galeries, salons, musées et même rôle de l’artiste,

tout se transforme.

Tout est à repenser, et il est important de faire une pause pour prendre le temps d’analyser ce qui se passe, et où nous voulons aller”, estime Manolo Borja-Villel, directeur du prestigieux musée Reina Sofía à

Madrid.

Personne ne conteste la pertinence des salons comme lieux d’exposition (et de vente) au grand public d’œuvres qui, sans eux, ne s’adresseraient qu’à une minorité.

Mais comment fidéliser un public local afin de sortir du cirque et de cette vie nomade ?

Tel est le grand défi des galeries, qui pour cela devront certainement assumer un rôle public de médiation, de pédagogie, en plus de la mission de production.

 

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