Le corps nu comme rébellion sociale ? (2)

June 5, 2016

Nudité et réseaux sociaux 

 

Source : http://www.culture-photo.com/nudite-et-reseaux-sociaux/

Auteur : Aurélien Pierre

 

De quoi protège-t-on les âmes sensibles sur les réseaux sociaux en interdisant la nudité ?

 

En 2015, Facebook et Instagram continuent d’interdire la nudité complète dans les photos postées sur leurs sites respecectifs. 50 ans après la libération sexuelle. Et peu importe qu’il s’agisse d’art ou d’exhibition (même si les deux ne sont pas incompatibles), la seule exception acceptée étant les photos post-masectomie (!) ou les images à caractère informatif ou éducatif. Cependant, les horreurs survenues au Bataclan la semaine passée ont montré qu’ils n’ont pas de problème avec les photos de cadavres humains encore chauds.

 

L’hypocrisie des puritains protestants made in USA

 

 

 

 Ça n’est même pas la nudité qui est interdite, mais la vue de certaines partie du corps seulement. Comme chez le boucher, ils ont choisi leurs morceaux :

 

Les mamelons masculins sont tolérés et l’on essaie de nous faire croire que leurs homologues féminins sont choquants quand tout le reste du sein ne l’est pas,

Les fesses sont acceptables mais pas la raie,

Naturellement, les organes génitaux sont prohibés,

Les bikinis réduits à leur plus simple expression sont permis, alors que la différence entre ça et rien est infime.

Tout ceci dans le but louable de protéger leurs utilisateurs. Mais de les protéger de quoi au juste ? Le corps humain est-il à ce point une menace ?

 

Et de protéger qui ? Les enfants ? Pour autant que je me souvienne, j’ai appris à l’âge de 7 ans comment on “faisait les bébés” grâce aux dessins d’un numéro d’Astrapi trouvé sur l’étagère de ma classe de CE1. Depuis le primaire, dans chacun de mes livres de bio se trouvaient au moins un dessin d’appareil génital masculin et féminin, et j’ai vu ma première vidéo d’accouchement en classe de SVT en 4e, à 13 ans.

 

En quoi une photo est-elle différente de toute cette documentation graphique didactique, disponible et accessible à n’importe quel enfant ? Qu’est-ce qui est supposé choquer dans le corps humain ? Peut-on, en dehors de la morale religieuse et des habitudes jamais remises en cause, trouver un argument valide pour ainsi justifier qu’il faille à tout prix cacher le corps ? L’attentat à la pudeur n’est-il pas à reléguer, avec l’homosexualité, au chapitre des délits dont la justification morale est dépassée ?

 

La seule explication qui me vienne est une opération de “body-shaming” venant de groupes puritains intégristes comme seuls nos amis Américains en ont le secret, visant à rétablir les bons vieux tabous hérités de la chrétienté : le corps est sale, le sexe est impur, la nudité est honteuse. On entretient la plus grosse industrie porno mondiale, mais on ne veut pas de nus artistiques.

 

Le corps et sa perception en 2015

 Dire que le monde est devenu superficiel au point où les apparences comptent plus que tout serait stupide : on trouve déjà ce genre de discours dans la littérature des XVIIIe et XIXe siècles, donc soit la superficialité ne fait qu’empirer avec le temps soit c’est un trait caractéristique aux sociétés développées et il va falloir vivre avec.

 

Ce qu’on peut dire en revanche, c’est que depuis qu’on a chassé la morale religieuse de la vie civile, les gens n’ont jamais aussi peu aimé leur corps : prolifération de régimes alimentaires en tous sens, multiplication des salles de sport dont le marketing repose uniquement sur l’esthétique (plutôt que sur la santé ou la performance sortive) et surtout développement de nouvelles formes de chirurgie esthétique, comme la labioplastie, la pose de prothèses de fesses, de pectoraux (les seins, c’est déjà trop banal), les déplacements de graisse divers, etc. La beauté peut se limiter à quelques critères comme la blancheur des dents, la taille des seins, la musculature et le tour de taille, et tout ce qui s’en éloigne est soigneusement moqué depuis la cour de récré jusqu’aux plateaux télé des émissions people. Les dépenses cosmétiques ont explosé depuis la seconde Guerre mondiale, échouant cependant à rendre les gens plus heureux. Et si, passée la quarantaine, les gens semblent s’accepter un peu mieux, chez les 14-30 ans, le corps est plus souvent un ennemi à soumettre qu’un allié.

 

Les origines de ce phénomène méritent à elles seules un ouvrage complet car les limiter à une standardisation de la beauté par les magazines et la mode est un peu facile, simpliste et réducteur. Chaque époque a eu son idéal de beauté, longtemps avant les publications de Condé Nast, et la Grande Odalisque d’Ingres peut difficilement être comparée aux silhouettes de haricot vert des années 1960 et 2000.

 

Dans le prolongement, la perception de la nudité est tout à fait intéressante : il est difficile de présenter au public une image de personne nue sans entendre immédiatement des commentaires de nature sexuelle. Peut-être la faute à la culture porno, mais là encore, pas sûr que ce soit la seule cause : à en croire le bon sens paysan, les jeunes filles court vêtues “cherchent à se faire violer”, et la nudité – partielle ou totale – serait une excuse voire un incitatif à abuser d’elles puisqu’en fait, ce n’est pas vraiment un abus, leur incitation est un consentement implicite. Par contre, on notera que le propriétaire d’une voiture de luxe ne se fera jamais dire qu’il cherche à se la faire voler en paradant ostensiblement avec. Jusqu’où se loge la mauvaise foi quand elle est un héritage catholique qui n’a pas le courage de dire son nom…

 

Alors que les pays scandinaves, qui pratiquent depuis des générations le sauna mixte nu intégral, ne semblent pas avoir plus de problèmes de viol que les pays plus méridionaux. Serait-ce juste une question d’éducation ? La question est rhétorique. À force de faire environ un shoot nu par semaine depuis 7 mois, je suis moi-même relativement désensibilisé à la nudité.

 

La réponse des artistes

 Les artistes, en réaction, ont mis sur pied différents projets visant à montrer des beautés variées pour redonner aux femmes confiance et estime dans leur corps (car ce sont surtout elles qui sont visées) : le grand Mur du vagin, le site Model Society, et différentes initiatives personnelles de photographes, graphistes, etc.

 

Je crois que la responsabilité sociale des artistes est de perturber et de mettre des coups de pieds au c** de la société, plutôt que d’aller avec le flux mainstream et de ne produire que de jolies choses consensuelles et insipides. En tant que photographes, donc de regardeurs professionnels, il est de notre responsabilité de multiplier les regards différents sur le corps humain, pour équilibrer et contre-balancer l’effet néfaste des médias mainstream et de l’abus de retouche sur des filles déjà standard. Nous devons montrer aux gens que l’humanité est diverse et multiple, et prouver par l’image que toutes les physionomies sont acceptables.

 

Les gens doivent voir des corps nus. Des femmes, des hommes, des trans, des seins, des fesses et des sexes de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs, poilus, rasés, tatoués, etc. La nudité doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : notre état naturel, ni honte ni fierté, juste un fait. Les hommes naissent et demeurent libres, égaux en droits, et nus. Et c’est particulièrement important pour les jeunes, qui cherchent à s’identifier et qui ont besoin de se rassurer sur tous ces changements qui s’opèrent sur leur corps sans qu’ils n’aient rien demandé à personne.

 

Quant aux organes génitaux, ils font partie de l’ensemble, pourquoi seraient-ils plus honteux que les bras ou que le ventre ? Le corps humain dans son ensemble est une merveille technique et esthétique, c’est la principale raison pour laquelle que je photographie des nus. Sur quels critères effectue-t-on une distinction entre telle ou telle partie ?

 

Et en tant qu’utilisateurs, nous devons forcer les réseaux sociaux à jouer le jeu et à abandonner leur conduite hypocrite stupide. Au pire, à l’instar de Flickr, Deviant Art ou Flickr, il serait facile d’introduire un filtre “contenu mature” qui permette aux utilisateurs de cacher la nudité s’ils le souhaitent. Les réseaux sociaux ont ceci de paradoxal que leur richesse (leur contenu) est créé par leurs utilisateurs, ceux-ci ont donc le pouvoir de les faire ou de les défaire, il s’agit d’en prendre conscience et de l’utiliser. Soit en les bombardant d’emails, soit en publiant à dessein et massivement des contenus prohibés jusqu’à ce qu’ils cèdent. Ils font assez d’argent sur notre dos et avec nos données privées pour que nous puissions avoir notre mot à dire.

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