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Au boulot !! ... ou pas !


Le lundi nous réclame à être industrieux dans cette triste et ô combien pathétique et malséante société ...

... cessons donc, à l'odeur du café presque matinal (!!), et profitons donc de notre existence comme il se doit ...

Extrait à méditer ... calmement ... Éloge de la paresse. - MARSAN, Eugène (1882-1936) :

LA paresse mérite bien mieux l’élogieuse définition que s’est à lui-même accordée le peuple de Dieu, Israël. Elle est véritablement le sel de la terre.


Sans la paresse, la terre serait une autre Géhenne. Dans cette amère aventure de l’existence, l’homme trouve quelque répit en elle et grâce à elle. Dans cette amère aventure, qui ressemble au noir rocher de Sisyphe. Telles sont les voies que les astres nous ont ouvertes : nous succomberions à la peine, et sans doute à la fatigue moins qu’à l’inquiétude ; mais nous délassant du premier de ces maux, le bain de la paresse dissipe mystérieusement nos soucis. Il loge à leur place, dans notre âme tout à coup détendue, la sérénité, le repos, la paix, une gerbe ineffable.


Qu’elle soit notre perpétuelle libératrice dans ces combats de l’homme et du destin, La Rochefoucauld l’a gravé. Personne n’a mieux vu sa nature profonde : « Le repos de la paresse, a-t-il dit, est un baume secret de l’âme, qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites… Elle est une béatitude qui nous console de toutes nos pertes et qui nous tient lieu de tous les biens. » Pesons tous ces termes. Ils reviennent à dire que la paresse est en quelque sorte le bouclier du sage. Elle lui a été donnée afin qu’il parvienne à détacher de la roue agaçante des choses sa personne souveraine.


« On s’est trompé, dit encore La Rochefoucauld, quand on a cru qu’il n’y avait que les violentes passions, comme l’ambition et l’amour, qui pussent triompher des autres. La paresse ne laisse pas d’en être souvent la maîtresse. » Que la paresse soit donc notre recours, notre pourvoi, notre défense, notre oasis.


Comme elle nous aide à fuir les passions violentes, elle nous incline vers toutes les vertus paisibles, - l’expression est encore de La Rochefoucauld. Ces vertus paisibles où s’éprouve et s’apaise la délicatesse d’un coeur, et dont la paresse est à la fois le témoin et le guide, le garant, peut-être le principe.


Jamais on ne verra la paresse nourrir, par exemple, une ambition hostile au bien de l’État. Le grand coupable que devint Fouquet fut d’abord ce frénétique dont la devise (Où ne m’éleverai-je pas ?) et le blason (un écureuil grimpant), annonçaient à coup sûr le malheur et les crimes. Le paresseux redoutera cette agitation de l’écureuil sautant de branche en branche, comme de vanité en vanité un homme avide. Content de son état, humble lorsqu’il se regarde, fier lorsqu’il se compare, le paresseux ne sera jamais un ennemi des lois.


Non plus de ses voisins. Il vit en paix avec ses proches. Il n’intrigue pas contre eux, par un travail qui d’abord lui semble pénible, avant que de lui paraître injuste. Il n’en médit pas même, voulant épargner à son esprit cette contention et ces regrets. Il lui suffit d’un petit effort pour être bon. Il ne lui en faut aucun pour n’être point méchant. Les alarmes de l’hypocrite, toujours armé, toujours bandé, l’épouvantent. Lui, il a de l’abandon, il est ingénu. Est-ce qu’il ne convient pas d’admirer et pour ainsi dire d’adorer, cette efficacité, cette économie de la paresse ? Elle est seule à nous frayer si aisément le chemin de la philosophie. Si bien qu’un auteur du XVIIIe siècle, qui est peut-être Caylus, ou peut-être Crébillon, ou peut-être Duclos, dans un curieux recueil que seul le premier a signé, n’a pas craint de dire, puisqu’elle se confondait avec la philosophie, que la paresse était la philosophie même.


Elle est clémente, parce que la rigueur et l’oppression veulent un tracas, parce qu’elles ont des suites qui la fatiguent par avance. Elle est modérée : la modération est son climat. Elle est constante, par haine naturelle du changement. Elle appréhende les affres de la rupture, les sapes des raccommodements, les campagnes d’une nouvelle conquête. Et elle est exempte, aussi bien, de toute envie. La face décharnée, la face travaillée de l’Envie lui ferait horreur, si elle n’évitait spontanément même de la concevoir.


Si tel est l’effet multiplicateur de la paresse sur les vertus paisibles, ou, si l’on veut, passives, on aurait tort de croire qu’elle détruit forcément les vertus actives. Elle ne les annihile pas. Ménagées, tenues en balance, elles composent un magasin, un arsenal dont le paresseux bien né garde la clef et l’usage… Le paresseux bien né. Il est évident que je ne songeais point aux autres, aux âmes perverses et basses qui brandissent la paresse comme le criminel son alibi, ou qui s’y vautrent comme dans une boue. Dans la paresse, un coeur bien né se retrempe.


Un amant paresseux ne sera ni brutal, ni blasé, ni dégoûté, ni affolé. Déjà fidèle par habitude, il sera tendre, non par politique mais par élection, par ce goût inné qu’il a de la volupté la plus douce.


Un lettré paresseux, un savant paresseux, ils seront calmes, ils évitent la précipitation. Il ne parcourt pas son laboratoire en insensé, il ne choque pas au hasard les cornues. Sans le blé de l’esprit, il ne labourera pas une page, un livre ingrats. Non. Sa fraîche imagination, un jour aura jailli, comme le bras vivace d’une source. Son invention reposée a pris un jour sa course comme une nymphe pleine d’élan. Archimède n’était-il pas au bain, ses jambes doucement soulevées par la force de l’eau, lorsqu’il découvrit, dans cette occupation d’oisif, l’un des premiers principes de la physique ? Est-ce que la gravitation des mondes n’a pas été rencontrée par un autre paresseux, qui se promenait dans les champs ? Et il rêvait, étendu, lorsqu’une pomme lui révéla dans sa chute cette attraction qui maintient, à travers l’éternité, la ronde des sphères. Il émeut de songer qu’une pomme, un fruit d’arbre, s’est retrouvée là, dans cette seconde invention du monde.


Les affaires publiques elles-mêmes souffrent volontiers un peu de paresse. Témoin, cet homme qui a tenu dans ses mains la grandeur de la France et l’a peut-être laissé couler comme de l’eau, parce qu’il n’avait de pensée que pour l’étude à la loupe d’un million de dossiers. Témoin aussi, dans l’autre sens, ce comte de Grignan, qui avait renom de paresseux. Et musicien, bon écrivain, bel esprit, quasi poète, profondément pénétré par les impressions du chant et des paroles cadencées, il devait l’être. Son château provençal, où résidait ce gouverneur de province, plein de monde pour le servir et d’amis pour lui complaire, il vivait dans le faste, dans les concerts, il ruinait chaque année ses finances personnelles. Sa belle-mère pourtant le défendait partout. Sa belle-mère : rien de moins que Mme de Sévigné ! Elle protestait qu’il n’était point paresseux au service du roi.


Et c’était vrai. Et Tacite nous fait voir dans Pétrone ce miraculeux passage de la noble paresse à l’action heureuse : « Pétrone, nous dit-il, consacrait les jours au sommeil, la nuit aux soins et aux douceurs de la vie. Où les autres tirent leur réputation du travail, il devait la sienne à la paresse… Il affichait en paroles et dans sa conduite un nonchaloir et une désinvolture qui jouaient la simplicité, ce qui leur donnait un charme de surcroît. Toutefois (achève Tacite), proconsul de Bithynie, puis consul, il sut montrer sa vigueur et traiter de plain-pied les affaires de sa charge. »


La chronique et l’histoire enregistrent que Pétrone fut équitable et fier jusqu’à la magnanimité, au lieu qu’elles ont flétri la cruauté rampante de son rival, l’industrieux Tigellin.


Ajax parlait devant un verre d’eau que la belle Lendore lui avait moqueusement sucré. On lui avait permis à peine d’avaler son café. On avait versé son cognac dans ce verre d’eau. Et il aurait commencé, selon les règles, déclara-t-il, par une invocation aux muses, si :


- Si, merveilleusement vivante, je n’avais aperçu devant moi l’une d’elles, ou plutôt leur dixième soeur, et qui commande à leur troupe : vous-même, madame [petit salut à la belle Lendore ; dent pour dent], bien que cachée sous le nom et les traits d’une mortelle. Muse entre les Muses, qui inspirez non seulement les faibles hommes, mais jusqu’à vos soeurs, la Paresse étant, comme les Anciens l’avaient bien vu, le lieu et l’occasion, la Mère immortelle de la Connaissance et de la Poésie.


Sur cette tirade, Ajax avait bravement pris son sujet de droit fil, comme on vient de le voir. Emphase et archaïsme, nous admirions son ironie.