Rechercher

Pour bien continuer : Le nu - Entretien avec Julie de Waroquier


Pour bien continuer cette semaine, voici la reprise d'une interview d'un photographe par une photographe : Gaspard Noel par Julie de Waroquier ... sur le nu et sa représentation photographique.

Lisez donc ...

"Une détermination terrible" - 2010 - Dublin

Source : https://www.facebook.com/notes/gaspard-noel-photography/le-nu-entretien-avec-julie-de-waroquier/1434213169955942/

À l’occasion de l’écriture d’un dossier sur “Le nu et la censure” pour le numéro 58 de Compétence Photo (avril-mai 2017), Julie de Waroquier, une photographe dont je suis et admire le travail depuis très longtemps m’a proposé, ainsi qu’à une dizaine d’autres collègues, de répondre à quelques questions sur le sujet.

La pauvre s’est donc retrouvée avec sur les bras dix interviews touffues dont il a fallu extraire un article qui fasse sens, et elle s’en est tirée à merveille. Je vous invite tous à aller en kiosque vous procurer ce numéro très intéressant pour la lire.

De mon côté, comme toujours, je m’étais défoncé pour écrire de longues réponses les plus complètes possibles, et j’ai demandé l’autorisation à Julie (qui me l’a gracieusement accordée) de pouvoir mettre ici l’entretien dans son intégralité.

Le voici ! Accompagné de pleiiiiin de mes autoportraits, histoire d’égayer un peu tout ça ^^

J’espère que ça vous plaira !

"Un début de journée ordinaire" - 2010 - Dublin

JdW : Tu te mets en scène parfois nu, parfois partiellement habillé ; qu’est-ce qui motive le choix de la nudité sur certaines images ? A quelle(s) démarche(s) est-ce lié ?

GN : Je prends des autoportraits depuis que j’ai 15 ans (j’en ai 31 jusqu’en juin) et j’en ai fait pas loin de 10 000. Je suis nu sur approximativement la moitié d’entre eux. À mesure que les années passent, la proportion Nu / Non-nu augmente. À 15 ans, je faisais 1 nu pour 100 photos. Aujourd’hui, le rapport est plutôt de 7 sur 10.

Cela fait beaucoup de photos de nu, faites sur une très longue période ; je me sens bien incapable de dégager une seule signification joliment synthétique qui leur donnerait à toutes une réelle unité.

"Passe-moi le sel, Poupée !" - 2011 - Paris

"Yama no kami" ("Le dieu de la montagne") - 2010 - Irlande

Sur l’ensemble des chemins que ma nudité me fait emprunter, il y en a tout de même quelques-uns qui sont plus fréquentés que d’autres, pour autant de pistes de réflexion majeures.

Tout d’abord, j’essaye, autant que faire se peut, de créer des images à la fois uniques et universelles. Mon corps nu permet de respecter ces critères. Mon enveloppe charnelle est un sujet vivant aux variations infinies. Représenté à un instant donné dans un paysage lui aussi en constante évolution, il autorise la construction d’une image inédite dans toute l’histoire de l’Univers, ainsi que la représentation d’une chose infiniment banale : un homo sapiens sapiens sur Terre.

"Autoportrait transgénérationnel" - 2016 - Pologne

Tout vêtement invaliderait ce petit miracle : un vêtement, c’est un produit manufacturé, reproductible, c’est un objet ancré dans une région et une époque. La nudité, en revanche, ne fait référence à aucune époque, même très ancienne. Les humains ne se sont jamais baladés à poil. Nos plus antiques ancêtres portaient sans doute sur eux des peaux de bêtes, ou des pagnes végétaux. Certaines tribus primitives sont encore aujourd’hui très peu habillées, mais leurs membres portent toujours sur leur corps des ornements diverses.

Ainsi, en me mettant en scène nu dans la nature, paradoxalement, je propose une vision non-naturelle. En fait, je montre un être pas tout à fait humain. Littéralement, je me métamorphose. Souvent en figure animale. D’autres fois, je serai plutôt un esprit, ou à l’inverse, une statue. Par ma nudité, je peux en appeler à la sauvagerie, à l’honnêteté, à la simplicité, … Mais toutes les formes que je peux prendre découlent de cette même dichotomie essentielle entre la faiblesse et la force des êtres humains.

"Le ciel, lui, ne rit pas !" - Costa Rica - 2011

"Sans détour" - Costa Rica - 2011

En tout état de cause, ce que je vis et montre par mes photographies, c’est une fragilisation volontaire : l’homme moderne qui s’est hissé à force de progrès technique presque tout à fait au-delà de la portée pourtant formidable de son environnement naturel et qui fait l’effort conscient de se livrer de nouveau à lui, plus vulnérable que jamais. Mais cette offrande est à double tranchant, car aussi honnête que puisse être mon geste, je reste un membre à part entière de l’espèce surprotégée, suréquipée, sur-médicamentée, sur-reliée qu’est devenue l’humanité.

Je mets ma vie en jeu, oui, mais en gardant une conscience claire de l’immensité du réservoir d’aides sur lequel je peux compter de la part de mes congénères en cas de besoin. Je reconnais l’échelle inimaginable du monde et lui rend hommage à travers ma présence microscopique, futile, accessoire, anecdotique, et en veux-tu, en voilà … mais je clame en même temps mon exceptionnelle robustesse.

À mes yeux, cette nudité est un exercice de haute voltige dans lequel je suis toujours sur le fil du rasoir, entre l’arrogance sacrilège d’un enfant de roi qui se sait intouchable et l’humilité la plus pure de l’homme qui se sait fétu de paille, poussière, quantité infinitésimale, qu’un éternuement cosmique annihilerait sans laisser la moindre trace, ni de lui, ni des siens, ni de son espèce, ni de son monde, ni d’un quelconque sens qu’on aurait pu lui inventer.

J’y retrouve des sensations similaires à celles que me procurait un rêve récurrent de mon enfance et de mon adolescence, celui d’un jour, peut-être à ma mort, regarder un dieu dans les yeux. Alors que je me désintégrerais devant la puissance infinie de Sa volonté, la mienne, sous la forme d’une infime bille indestructible, s’éveillerait et, sans inimitié ni autre objectif que celui-ci, révèlerait sa présence.

Par ma nudité, en somme, j’essaye, le plus simplement possible, de signaler à tout ce qui nous dépasse que j’existe.

"Antipathy for the divine" - 2008 - Australie

"Tepes" - 2015 - Islande

JdW : Il me semble qu’on te voit plus souvent de dos ou de profil que de face, ce qui cache les parties plus intimes ; est-ce un choix volontaire, pour ne pas tout révéler, ou bien cela dépend-il simplement des poses et des images ? As-tu évolué dans ta façon de te dévoiler dans les images (plus de pudeur au début) ?

GN : J’ai commencé à faire des nus en même temps que j’ai commencé l’autoportrait, des nus sans règle de pudeur ou de censure. J’avais entre 15 et 18 ans à l’époque, et ces nus n’avaient rien à voir avec une quelconque pratique artistique. Ils furent plutôt ma façon d’apprivoiser la transition d’un corps de garçon à celui d’un homme.

Je ne considère pas ces nus-là comme faisant partie de mon travail, c’est une chose privée, qui n’a aucune raison d’être montrée. Si j’en parle, c’est pour dire que je n’ai jamais eu de pudeur particulière, innée si j’ose dire, face à mon appareil.

Pourtant, j’ai mis plusieurs années à assumer ma nudité face au public.

Il suffit pour s’en faire une idée de considérer cette chronologie : j’ai commencé les autoportraits il y a 15 ans, je montre des photos de nus de dos depuis 5 ans, et des photos de nus de face depuis 1 an seulement.

"Et si Jésus avait préféré faire la sieste ?" - 2010 - Irlande

"Et si Jésus avait préféré nous tourner le dos ?" - 2013 - Aubrac

"La course molle" - 2016 - Pologne

Il y a deux raisons principales à cette lente évolution.

La première est effectivement la pudeur. Je ne suis pas du tout exhibitionniste, et montrer mon corps nu à des inconnus d’une part et à mes proches d’autre part était une idée qui m’emplissait d’angoisse et de honte. Ce point, je l’ai surmonté dans la durée, à mesure que j’avais de plus en plus de photographies, à mesure que je montrais mon dos, mon torse, mes cuisses, mes fesses …

Je me suis détaché de ma propre image. En mon for intérieur, et quand j’en parle avec mon public, j’appelle l’homme sur la photo : « lui », jamais « moi ». Ce que je considère encore comme mon corps, à dissimuler, par décence, au regard des autres, c’est mon corps dans le présent. On m’a proposé une fois de faire une performance de nu en direct et, par curiosité, j’ai accepté d’essayer. Toute la semaine précédant l’évènement, j’ai lutté intérieurement pour me convaincre que ce pouvait être une expérience intéressante, ou forte, ou que-sais-je ? J’ai visualisé des milliers de fois la scène, pour me familiariser. Mais rien n’y a fait. Rien qu’à l’anticipation, je me suis rendu malade tant cela me semblait contre ma nature. Et j’ai annulé, c’était au-dessus de mes forces.

En revanche, cet homme que j’ai été et qui apparait sur mes photos, je peux le montrer sous toutes les coutures sans jamais rougir une seconde. Allez comprendre !

La deuxième raison est une question de légitimité et de message envoyé. J’ai très longtemps considéré qu’une photographie sur laquelle apparaissait un sexe masculin devenait nécessairement une photographie à propos d’un sexe masculin. Or, je n’ai rien de spécial à dire sur le sexe masculin. Je me suis donc refusé pendant très longtemps à montrer mon sexe sur mes autoportraits.

Et puis, récemment, je me suis dit que j’avais atteint un stade dans ma production, tant d’un point de vue qualitatif que quantitatif, où son apparition pourrait passer inaperçue, pour ainsi dire. À la réflexion, c’était même la non-apparition de mon sexe qui devenait trop remarquable. 2000 photos de nu, sans un seul pénis ? À force, ça manque de naturel.

Ça envoyait un message pudique, peut-être même puritain, qui n’est pas le mien. Alors lors de mon avant-dernière série, j’ai placé deux photographies (sur 110) où l’œil attentif pourrait repérer mon sexe – anecdote amusante, un même client les a achetées toutes les deux, je ne sais pas du tout si c’est un pur hasard ou pas.

"Territoires" - 2015 - Islande

"Quatre gorilles en colère" - 2015 - Islande

Et pour ma toute dernière série, dont le thème était le plaisir, ça tombe bien, je n’ai tout simplement plus du tout fait attention en posant à mes parties intimes. Si on les voit, on les voit, et sinon, non.

"Les anciens" - 2016 - Pologne

JdW : Est-ce que parfois tu renonces à une pose en te disant que cela va choquer le spectateur ou que ce ne sera pas vendable (en galerie ou à tes clients) ?

GN : Non.

J’ai en stock à peu près 500 photographies que j’estime d’une qualité et porteuses d’un sens suffisants pour être montrées et/ou vendues. Là-dessus, je n’en ai même pas encore exposé un quart.

La majorité de mes photographies, je les prends par désir de les prendre, plutôt que dans l’idée de les montrer ou de les vendre. Quand mes photographies me plaisent, j’ai naturellement envie de les partager et je passe beaucoup de temps à essayer de le faire le plus largement possible mais, dans l’intention initiale, cela n’a pas la moindre influence. La seule chose qui compte, c’est que mon geste ait une signification à mes yeux.

Par bonheur, mon sens du sens est relativement inoffensif. J’entends par là que je n’ai pour ainsi dire jamais envie de faire des photographies visant évidemment à choquer. Je conçois qu’elle puisse être perçue comme telle par certains, mais ma nudité n’a pas vocation à être provocante.

"Trois hommes et un arc-en-ciel" - 2015 - Islande

JdW : Le nu masculin est moins fréquent que le féminin ; dans ton cas, est-ce simplement car il s’agit d’autoportraits ? Cela change-t-il quelque chose dans ta démarche que les personnages soient des hommes et non des femmes ?

GN : Ouah. Question difficile.

Si je n’ai pas de femmes dans mes photographies, c’est effectivement tout simplement parce que je ne fais que de l’autoportrait et que je suis un homme. Je ne suis pas trop du genre à me plaindre de ce qui ne peut pas être modifié, alors ce que je vais dire est à prendre avec des pincettes, mais c’est un grand regret pour moi de ne pas pouvoir changer de sexe à ma guise.

Il va de soi que la présence de la femme sur Terre mérite autant d’attention que celle de l’homme, qu’elle porte autant de sens et peut faire naître autant de légendes … Bref, qu’il y a une infinité de photographies à prendre avec des femmes, nues ou pas.

Mais je ne fais que de l’autoportrait.

Ne puis-je alors parler que pour et que d’une moitié d’humanité ?

Pour être honnête, je n’en sais rien.

"Entité négligeable" - 2012 - Grèce

J’ai essayé plusieurs fois de me grimer en femme, mais le résultat est toujours avant toute autre chose cocasse. Et l’œil méchant pourra trop facilement y voir du péjoratif, une dévalorisation des femmes, ce qui n’est pas du tout mon objectif.

Alors il n’est pas impossible que je fasse encore des photographies présentant des figures ou des personnages féminins mais, pour autant, le sujet ne sera pas forcément la condition féminine, dont je pense qu’elle ne peut être défendue avec une réelle justesse que par des femmes, à qui j’apporte par ailleurs mon absolu soutien, bien sûr.

Je le disais plus haut, j’aimerais que mon propos soit le plus universel possible, et je m’y applique au meilleur de mes capacités. Alors théoriquement, non, ça ne devrait rien changer que mes personnages soient des hommes et non des femmes. Et je ne me dis jamais, au moment de prendre une photographie : « Voilà une interaction entre mecs ».

Mais quelle que soit ma part de féminité, je reste un gars, de corps et d’esprit, et cela influence forcément ma façon de vivre et de présenter le monde, tout en limitant le champ de ce que je peux exprimer. Je ne suis pas sûr d’y pouvoir grand-chose.

"Les retrouvailles" - 2017 - France

D’un autre côté, qui m’est plus favorable, le corps nu masculin est tellement moins associé à l’érotisme que le corps nu féminin qu’il me semble que je possède dans la clarté de transmission de mes messages non-érotiques un avantage considérable par rapport à une femme qui aurait exactement la même démarche que moi.

Enfin bref, la chose est aussi claire que déplorable. Mon genre, que je le veuille ou non, a une influence réelle sur la bulle qui m’entoure, création et perceptions confondues.

"Le hâvre de Protée" - 2012 - Grèce

JdW : Quelles sont les réactions face à tes images, certains se disent-ils choqués par la présence du nu ? Si oui, comment réagis-tu ?

GN : L’immense majorité des réactions que j’entends sont positives. Mais ceux qui n’aiment pas ou qui sont choqués ont tendance, j’imagine, à le garder pour eux.

Des réactions de choc par rapport à ma nudité ? Je n’en ai honnêtement aucun souvenir.

À vrai dire, je me suis bien plus souvent entendu dire qu’il était étrange qu’on voie si peu mon sexe.

"Rapeseed lion" - 2013 - France

Du côté des réactions négatives, la plus fréquente est effectivement liée à la nudité mais parce que couplée à la pratique de l’autoportrait. On m’a régulièrement supposé exhibitionniste et exceptionnellement narcissique.

Dans un autre genre, même si cela vient souvent du même genre de gens, on se plaint souvent que je ne me sois pas fait remplacer par une jeune femme qui, bien entendu, serait nue elle aussi.

Sinon, il m’arrive aussi d’être celui qui est un peu abasourdi. Je reçois régulièrement des messages excessivement explicites, simplement parce que je suis nu sur mes photos. Je n’ose imaginer ce que ça doit être pour les femmes …

Face à tous, je réagis de la même façon : en essayant d’instaurer un dialogue qui permette de clarifier à la fois les perceptions du spectateur et mes objectifs. Mais force est de constater que la plupart de ceux qui émettent des jugements définitifs ou grossiers sont rarement du genre à donner une vraie chance aux occasions de changer d’avis.

"Le bisou" - 2016 - Pologne

JdW : Tu exposes régulièrement en galerie ou en foires et festivals ; est-ce que tu peux exposer l’intégralité de tes photos, ou est-ce que certaines subissent une forme de censure ? Par exemple les photos semblant plus pudiques sont-elles exposées plus facilement ? Qui choisit ce qui sera exposé ?

GN : Mes photographies les plus pudiques ont un large avantage sur les autres.

En galerie, on m’a dit : « Ma clientèle est assez classique, je pense que tes nus pourraient … ne pourraient … enfin tu vois. »

En festival, on m’a dit : « C’est un événement tout public, peut-être vaut-il mieux éviter tes photographies les plus … crues. »

Pour une candidature pour une exposition dans un musée, on m’a dit : « Le président est un homme assez ferme, droit, catholique, père de famille ; moi, je les trouve très bien, mais je pense que s’il tombait sur tes photos de nu, il mettrait ton dossier de côté sans autre forme de procès. Il y a plein de candidats, tu comprends, il n’a pas besoin de ce qui lui déplait. »

Pour un autre concours, on m’a dit : « C’est un concours grand public, généraliste, qui doit être montré et montrable partout. Si tu mets trop de nus, ils ne prendront jamais le risque. Tu peux peut-être en mettre une ou deux sur les 10 photos, dans lesquelles tu n’es pas trop proche, mais pas plus. »

"Le maître et son disciple" - 2015 - Islande

À côté de ça, il y a plein de festivals et de galeries qui m’ont dit : « Fais-ce que tu veux, on aime ce que tu fais. »

J’ai la chance d’avoir été considéré jusqu’ici par une large majorité comme faisant du « nu décent ». Je ne sais pas du tout comment les choses vont évoluer avec ma nouvelle série, dans laquelle on voit beaucoup plus de moi. Mes photographies ne me semblent toujours pas indécentes, en tant que telles, mais on voit mon sexe plus souvent, et en plus gros plan. Peut-être que cela va changer la perception des autres.

"Le regard de Shishi-gami" - 2016 - Pologne

JdW : Même question pour la presse, lorsque tu es publié, certaines images sont-elles mises de côté, jugées potentiellement choquantes ?

GN : De mémoire, je n’ai encore jamais été publié nu en presse écrite.

Mais pour être honnête, je n’ai pas eu énormément de presse écrite. J’ai un article qui devrait sortir en avril dans le magazine gay Garçon, pour lequel j’ai fourni des photographies habillé, nu de dos et nu de face, on verra ce qu’ils choisissent de mettre. Je vais aussi te donner le même genre de sélection, et on verra ce que tu feras ^^

Dans des articles sur internet, en revanche, je n’ai pas remarqué de censure particulière.

"Le sauvage" - 2016 - Pologne

JdW : Sur les réseaux sociaux, comment t’adaptes-tu à la censure (notamment sur Facebook) ? Que penses-tu de ce système de censure rejetant toutes les photos de nu indifféremment ? Cela gêne-t-il la diffusion de tes images ?

GN : Alors, je ne sais pas si je bénéficie d’un régime spécial ou si je passe simplement entre les gouttes, mais je mets régulièrement des photographies de nu sur Facebook, et je n’ai pour l’instant jamais été embêté.

Même des photos où on voit mon sexe n’ont été ni supprimées ni signalées.

La différence que je note est celle-ci qu’à partir du moment où je décide de faire de la pub sur une photo en particulier sur Facebook, alors il ne faut pas qu’il y ait trop de peau nue. Mais la règle est assez élastique. Parfois, un nu intégral de dos, très clair, ne me pose aucun problème, et d’autres fois, un nu partiel complètement inoffensif ne passe pas. J’imagine que cela dépend d’une part du logiciel de reconnaissance automatique, qui a parfois des ratés, dans un sens ou dans l’autre, ainsi que des gens qui décident, en voyant ma photographie passer sur leur fil, de la signaler comme indésirable.

En tout cas, aucune de mes photos n’a jamais été purement et simplement supprimée par Facebook.

Je n’ai donc pas vraiment besoin de m’adapter. Si une publicité est refusée, alors je me fais une raison, et me dis de compter pour cette fois uniquement sur le bouche-à-oreille virtuel, bien que je sache fort bien que l’algorithme de Facebook est fait de telle sorte que la portée réelle d’une publication est bien inférieure au nombre de gens qui ont décidé de nous suivre. C’est comme ça. Ça ira mieux la prochaine fois.

En revanche, sur Instagram, mon compte a déjà été supprimé parce qu’on y voyait mes fesses.

J’ai trouvé ça d’une belle absurdité.

"Sois mienne !" - 2015 - Islande

Pour répondre à ta question, le rejet systématique de toute photographie de nu me parait complètement insensé. Qu’on protège les enfants des images trop explicites, c’est une chose, encore que, il faudrait réussir à mettre le doigt sur la limite entre l’explicite artistique, je pense comme tout le monde à « L’origine du monde » de Courbet, et l’explicite racoleur. Mais d’une part, il n’y a quasiment pas d’enfants sur Facebook (0,103% de 13-17 ans sur ma Page …), et d’autre part, une familiarisation non-sexualisée avec le corps me semble être plutôt une bonne chose pour les jeunes.

Et pour les non-jeunes, là, je ne vois vraiment pas où est le problème. Surtout aujourd’hui, où la pornographie la plus hard est accessible à tous en un seul clic, il semble délirant de vouloir encore censurer le nu artistique.

Mais, une dernière fois, je tiens à dire que Facebook ne me pose personnellement aucun problème. À partir de mon expérience pratique, je trouve leur politique de censure acceptable.

"Eussé-je été doué de pensées construites, sans doute aurais-je formulé mon sentiment de la sorte : 'Je connais l'abondance' " - 2009 - France

JdW : Selon toi, qu’est-ce qui donne au nu une valeur artistique ?

GN : Je n’ai aucune idée de ce qui donne une valeur artistique à quoi que ce soit.

Je n’ai pas encore vraiment réussi à déterminer ce qu’est l’art.

La matérialisation d’un instinct mystérieux ? Et dont, par un mystère supplémentaire, le partage permet la création de connivences et d’émotions ?

En partant de ce principe que l’art est une question de ponts immatériels créés entre les humains, alors il faut admettre qu’il faut des points d’ancrage à partir desquels les construire. Ces points d’ancrage, ce sont nos parties communes, ce sont les grands câbles qui font de nous les membres d’une seule espèce.

La nudité est commune à tous. Tout le monde possède une vision qui lui est propre de sa nudité et de celle des autres. Tout le monde a un rapport à la nudité.

Le corps nu que l’on voit sur une image, on peut l’envier, le chérir, le désirer, le posséder, on peut en rire, mais surtout, expérience ultime, on peut l’être.

Voilà pourquoi on ressent instinctivement que se mettre à nu, c’est à la fois s’abandonner et se rebeller.

Parce qu’on ose s’offrir, cela signifie, à moins d’être suicidaire, qu’on est confiant de pouvoir survivre à cette offrande.

C’est affirmer soit notre irréductibilité, soit notre confiance absolue en autrui. Soit les deux ?

Sans doute est-ce dans ces irréconciliables-là que se trouve la valeur artistique du nu.

"Lucifer" - 2015 - Islande

"Sous une pluie de flêches" - 2016 - Pologne

"La grâce d'Icare" - 2015 - Islande

"Ulysse aux aguets" - 2015 - Islande

Merci d’avoir tout lu !

Passez donc une bien belle fin de journée !


© 2020 Marc Mercier Photography