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Et si, pour une fois, on lisait ?


D’une pragmatique de l’image photographique, par le critique Régis Durand ...

Et si, pour une fois, donc, nous nous laissions aller à la lecture, non d'images mais plutôt d'une réflexion, d'un essai sur justement le devenir de l'image qui nous occupe tant ?

Auteur : Fabien Ribery

Source : https://fabienribery.wordpress.com/2017/05/11/dune-pragmatique-de-limage-photographique-par-le-critique-regis-durand/

Le médium photographique est passionnant en ce que ses contours ne semblent pas fixes.

Dans un livre questionnant « l’ontologie de ce médium » à partir d’entretiens avec/de son auteur et de textes divers consacrés à quelques grands noms de plasticiens/photographes de dimension internationale (John Baldessari, Marie Bovo, Tania Mouraud, Ali Kazma, Guy Limone, Jürgen Klauke, Mat Collishaw…), Régis Durand tente une définition : « La photographie serait cette pratique artistique dont l’objet et les moyens se déplacent sans cesse, parfois fort loin des formes habituelles de l’art. »

Reprenant en préface les analyses du romancier britannique John Berger, ayant signé deux livres importants avec le photographe suisse Jean Mohr (Une autre façon de raconter en 1981, Un métier idéal en 2009), sur la pragmatique de la photographie et sa capacité à produire un récit autonome, l’ex-directeur du Centre national de la photographie et du Jeu de Paume (Paris) fait de la capacité critique, qu’elle soit de nature professionnelle ou non, une écoute fine de « la force dissociative de chaque photographie », le propos étant bien moins d’enfermer le médium dans une forme d’autotélisme que de l’ouvrir à l’expérience vécue.

Les artistes intéressant le critique sont ainsi avant tout choisis pour leur part de singularité et d’irréductibilité, privilégiant à la notion de document (entretien avec Paul Ardenne) comme matérialité brute – la recherche du « cri de l’objet » cher à Barthes – celle d’une construction sui generis de réalité, et d’un encodage par les dispositifs choisis.

L’impureté du document n’est pas ici abordée comme un défaut de réalité, mais comme une condition sine qua non de son apparition.

Son instabilité ontologique, entre élaboration photojournalistique et archive, amène ainsi les photographes à inventer de « nouveaux documents », entre scénarisation (Eric Baudelaire) et stratégie de l’indirect (Guillaume Herbaut, Bruno Serralongue).

Etant écriture, toute production photographique est construction, jusque la gestion des images, « leur post-production et leur diffusion, le choix du support et son format, tirage, journal, livre, etc. »

La photographie s’essouffle-t-elle face à la prolifération des « images écraniques » (objet d’une discussion avec Dominique Baqué) dans une nouvelle ère de l’humanité où le « spectaculaire intégré » (Guy Debord) avale la moindre possibilité de vérité ? « Chaque photographie a été comme une hypothèse sur le monde, et c’est cela qui s’éloigne maintenant. »

Les « signaux » auraient donc remplacé les « représentations », et la dimension spectrale de l’image sa tension propre entre apparition et disparition, l’automaticité de la captation se substituant à l’acte de pensée par le regard conscientisé.

Le titre d’un entretien avec l’immense Lewis Baltz est déjà tout un programme : « L’art nous enseigne la Beauté. »

De beaux textes sont consacrés à la poétique de « la promenade » et de la flânerie (double héritage Baudelaire/Benjamin) chez Tania Mouraud, prélevant dans la multiplicité mouvante des foules, selon la logique d’une dialectique permanente entre le clos et l’ouvert, des abstractions signifiantes, mais aussi au motif de « l’air » tel que développé par Roland Barthes, et à l’indécidabilité dans l’œuvre du Grec Panos Kokkinias.

Le vidéaste/photographe Ali Kazma – exposition à venir au Jeu de Paume (Paris) – est aussi célébré en deux articles attentifs à sa poétique de nature anthropologique – comment lutter contre l’entropie ? quels gestes, quelles procédures inventer pour tenir dans le temps sans sombrer ? -, les philosophes Giorgio Agamben et Michel Foucault étant ici convoqués pour leur apport concernant la problématique de l’invention de soi, des dispositifs, et du corps utopique.

Célébrons à notre tour les recherches de Régis Durand concernant les artistes pour qui, aujourd’hui, la photographie reste un territoire à conquérir, déplacer, réinventer, telle une planète inconnue en expansion continue.

Régis Durand, Un art incertain, Mutations de l’image photographique,

Filigranes Editions, 2017, 176 pages

Filigranes Editions


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