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Encore lui !! Trump et la presse : la guerre est déclarée


Auteur : A El Idrissi

Source : https://www.franceculture.fr/medias/trump-et-la-presse-la-guerre-est-declaree

Les journalistes craignaient les méthodes brutales de Donald Trump à leur égard après son investiture. L'inquiétude est justifiée : le président américain et son équipe malmènent déjà les médias, et la vérité. Retour sur une relation délétère.

Le porte-parole de la Maison-Blanche conteste les chiffres sur l'affluence lors de l'investiture de Trump• Crédits : Olivier Douliery - AFP

La stratégie des "faits alternatifs et du "point barre"

A quoi va ressembler la relation entre Donald Trump et la presse ? Le pire est à craindre. Les journalistes qui couvrent l'actualité de la Maison-Blanche s'en sont rendu compte dès la cérémonie d'investiture du nouveau président.

Plusieurs médias ont en effet noté que la foule présente lors de l'événement était moins importante que pour l'investiture de Barack Obama. C'est un fait, étayé par des photos aériennes. 250.000 personnes auraient assisté à l'investiture de Trump

Comparatif entre l'investiture de Trump et d'Obama• Crédits : Javier Zarracina/Vox

Fin de l'histoire ? Pas du tout. Donald Trump en personne, puis son porte parole et sa plus proche conseillère ont vigoureusement rejeté ce constat. En visite à la CIA, le président a réfuté le chiffre donné par les journalistes. Pour lui, 250.000 "ce n'est pas mal, mais c'est un mensonge". Donald Trump estime plutôt la foule entre un million et un million et demi. Ce sujet à la marge est donc devenu un sujet central.

Le porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer, a confirmé la position du président lors d'une conférence de presse en assénant sur un ton martial :

"Il n'y a jamais eu autant de monde pour assister à une investiture. Point barre".

Questionnée le lendemain sur les mensonges du porte-parole, la conseillère de Donald Trump Kellyanne Conway a expliqué très sérieusement qu'il ne s'agissait pas d'un mensonge mais de "faits alternatifs". Le président Trump assume cette stratégie en évoquant volontiers une "guerre en cours" avec les médias lors de sa visite à la CIA :

Les journalistes figurent parmi les êtres humains les plus malhonnêtes sur Terre. J’ai fait un discours, j’ai regardé, et cela avait l’air d’un million, un million et demi de personnes, cela allait jusqu’au Washington Monument […] et je regarde cette chaîne de télévision et ils montraient des pelouses vides et parlaient de 250.000 personnes. C’est un mensonge.

Lors de sa première conférence de presse après son élection, il avait déjà littéralement empêché un journaliste de CNN de lui poser une question, reprochant à la chaîne de télévision d'avoir publié un rapport des services de renseignement sur ses liens avec la Russie.

Ces derniers jours, une autre information relayée par plusieurs médias a suscité l'émoi auprès des journalistes chargés de couvrir l'actualité présidentielle américaine : Trump et son équipe envisagent de déloger l'association des correspondants de la Maison-Blanche (WHCA) de ses bureaux, actuellement situés dans l'aile ouest de la Maison-Blanche. C'est le cœur du pouvoir, où les journalistes accrédités ont constamment accès à l'entourage du président et à son porte-parole. Ce dernier, Sean Spicer, avait laissé entrevoir le mois dernier des changements dans les relations entre le nouvel exécutif et les médias.

La conférence de presse quotidienne remise en question

Interrogé par Fox News sur la conférence de presse quotidienne à la Maison-Blanche, il s'est par exemple interrogé sur sa pertinence :

"Je ne sais pas s'il est nécessaire qu'elle soit quotidienne. Je ne sais pas si tous les points-presse doivent être filmés. C'est un point de vue partagé par de nombreux anciens porte-paroles et par certains journalistes que le point quotidien à la Maison-Blanche est devenu une sorte de spectacle. Et donc, il existe peut-être un moyen plus efficace de diffuser les informations [de la Maison-Blanche].

Face à tous ces chamboulements annoncés, le président de l'association des correspondants de la Maison-Blanche a rencontré début janvier le porte-parole Sean Spicer afin de lui faire part de ses inquiétudes. Il juge "inacceptable" un éventuel déménagement des reporters de l'aile ouest de la Maison-Blanche :

L'accès aux hauts fonctionnaires et au porte-parole est indispensable pour la transparence et la capacité des journalistes à faire leur travail.

Mais les journalistes seront-ils entendus ? Ce n'est pas la première fois que le président les court-circuite dans leur travail. Quelques jours après son élection, Donald Trump sortait dîner à New York, sans être accompagné de journalistes. Dans un communiqué cinglant, la WHCA écrit qu'il est "inacceptable pour le prochain président des Etats-Unis de se déplacer (en public) sans une équipe de journalistes pour en rendre compte".

Cela peut paraître surprenant de ce côté-ci de l'Atlantique, mais la tradition américaine veut, depuis des décennies, que des journalistes puissent accompagner le président des Etats-Unis pour rendre compte de ses activités. Les présidents successifs se sont tous pliés à cet exercice au nom du bon fonctionnement démocratique.

Une douzaine de médias mis à l'écart pendant sa campagne

Mais Donald Trump n'est pas un président comme les autres. Il l'a déjà montré durant la campagne en bannissant plusieurs journalistes de l'équipe accréditée pour le suivre dans ses déplacements. En tout, une douzaine de médias ont fait les frais de cette mise à l'écart, dont le Washington Post, le Huffington Post, Politico... Les reporters de ces médias se sont retrouvés à devoir faire la queue avec les supporters de Trump pour accéder aux meetings. Ils ont été interdits d'accès aux salles de presse et à l'avion qui transportait les journalistes. Même s'ils ont pu ensuite réintégrer le "pool" de journalistes accrédités, le comportement de Trump ne laissait rien présager de bon pour la suite.

Une communication débridée via Twitter

D'autant que le nouveau président des Etats-Unis a sa propre conception de la communication avec le public. Elle ne passe pas par les médias traditionnels, mais plutôt par un accès direct via les réseaux sociaux, et en particulier Twitter, avec de nombreux messages sans aucune retenue sur la politique intérieure américaine ou des sujets diplomatiques sensibles.

Sur Twitter comme en conférence de presse, Donald Trump a fait des médias une cible privilégiée. Le New York Times a listé les tweets plus ou moins violents du candidat Républicain contre la presse pendant la campagne : 23 médias visés pour des reportages ou analyses, 10 émissions de télévision et plus de 70 journalistes pris à partie. Donald Trump a d'ailleurs confirmé qu'il comptait continuer à poster des messages sur Twitter pour "rectifier" ce qui lui semble relever de la désinformation.

Les journalistes américains espèrent malgré tout que Donald Trump pondère son comportement et accepte les règles du jeu parfois contraignantes lorsqu'il s'agit des relations avec la presse.

L'association des correspondants de la Maison-Blanche en appelait récemment à une "relation constructive avec l'équipe de communication du président élu" et rappelait que les journalistes "défendraient toujours les droits d'une presse libre à faire rigoureusement son travail".

D'ailleurs, pour être en mesure de faire son travail de la manière la plus exigeante, le New-York Times a annoncé un investissement de cinq millions de dollars dans la couverture de la future administration Trump. Et l'AFP signale que le journal a prévu d'allouer davantage de journalistes d'investigation et de spécialistes sur de sujets comme la fiscalité, l'immigration, l'éducation ou le changement climatique.


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