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De quoi la photographie est-elle le nom ?


Auteur : André Gunthert

Source : http://imagesociale.fr/3792

Paris-Photo, novembre 2016.

L’étymologie ne remplace pas l’histoire. Et le mot qui le montre le mieux n’est autre que le terme «photographie», construction savante issue du grec, forgée dès 1839 par l’astronome John Herschel pour caractériser le procédé négatif-positif du pionnier anglais William Fox Talbot1, que chacun croit pouvoir interpréter logiquement comme «écriture par la lumière» (photos = lumière, graphie = écriture).

Or, contrairement à la famille de mots qui exploite le suffixe «graphe» pour désigner l’écriture ou la transcription (orthographe, autographe, télégraphe, etc.), le terme «photographie» renvoie à l’univers des arts graphiques, où cette racine désigne la production des formes visuelles, et plus précisément les techniques de reproduction multiple par impression, comme la xylographie, la lithographie ou la sérigraphie.

Explicitement citée dans l’article initial de John Herschel (John F. W. Herschel, “Note on the Art of Photography…”, The Athenæum, 23 mars 1839.) , l’application de la photographie à «la copie ou la gravure de dessins», est bien la pratique qui sert alors de guide pour penser l’invention d’une technique qui présente plus d’une analogie avec la reproduction gravée, en particulier la proximité du négatif avec le prototype de l’estampe. La photographie n’est donc nullement perçue comme une forme d’écriture (sur le modèle du télégraphe), mais comme un outil de reproduction à partir d’un original (comme la lithographie).

En réalité, les procédés photographiques, qui ne donnent généralement lieu qu’à une production limitée de multiples, ne sont pas de très bons outils de reproduction en série. Il est vrai que Niépce comme Talbot imaginaient des applications industrielles qui ne se concrétiseront véritablement qu’avec la carte postale (dont la diffusion sera assurée par des procédés d’impression, au début du XXe siècle). C’est pour accentuer cette différence avec la première technologie photographique, le daguerréotype, où l’image n’est produite qu’à l’unité, que les acteurs du champ privilégient l’appellation d’origine anglaise, avec la diffusion des procédés négatifs, à partir des années 1850.

On peut d’ailleurs remarquer que le mot «daguerréotype», souvent décrit comme la marque d’une appropriation usurpée par Daguerre, corrige à juste titre par le recours au suffixe -type (qui désigne le résultat de l’impression), le caractère aventureux du nom de baptême choisi par Niépce, l’héliographie – qui annonce là encore un programme plutôt qu’il ne le réalise. Exemplaire unique, le daguerréotype ne pouvait en toute logique s’inscrire dans la filiation de la reproduction gravée.

Une dénomination plus correcte du procédé argentique aurait pu être: «autotypie», si les pionniers avaient mieux discerné ce qui est perçu aujourd’hui comme sa propriété la plus éminente: l’enregistrement automatique. Malheureusement, ce trait original mettra du temps à être identifié, et il est possible que Daguerre, dont la compréhension théorique du procédé était des plus limitées, ait résolu par le recours à son patronyme la difficulté de nommer ce caractère énigmatique.

Quoi qu’il en soit, la construction étymologique du mot photographie ne peut s’expliquer que par le rappel du contexte historique de son adoption, et non par la simple traduction du mot-valise. Celui-ci exprime les espoirs industriels associés à une technologie de reproduction, en même temps qu’une manière de malentendu, car ce que l’avenir retiendra finalement du procédé est plutôt ce que résume l’abréviation populaire «photo»: l’empreinte lumineuse.


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