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Dans les pas de Michael Kenna ...


Je dois concéder que j'ai une affection particulière pour le travail de Michael Kenna (cf Wikipedia) que j'ai réellement découvert avec la publication de "Japan", il y a quelques années ...

"a conversation with M. Kenna"

Pour beaucoup de "théoriciens", Michael Kenna, de par ses origines et sa formation, se place au confluent des riches courants de la culture anglaise dans l’élaboration de la notion et de la perception du paysage.

De Constable et Turner à Whistler et Bill Brandt, de William Gilpin et Edmund Burke à John Ruskin, la théorie esthétique et la production plastique de cette nation ont largement influé sur l’évolution de la réflexion, de la construction et de la représentation paysagères, non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier.et paraît clairement l’héritier de la tradition esthétique et photographique anglaise.

Mais, pour ma part (et comme nombre d'autres), je retrouve clairement les influences esthétiques de l'extrême orient - qu'elles soient japonaises ou celle des paysagistes chinois ...

En sa qualité de voyageur photographe, il est l’héritier lointain des artistes du Grand Tour. Tirant lui-même ses épreuves avec une obstination et une exigence sans concessions, il est l’héritier de Bill Brandt. Revenant cent fois « sur le motif », il avance dans la foulée de maints peintres paysagistes, entre autres les impressionnistes.

Le corpus constitué par Kenna au cours de ses multiples voyages n’est lié à aucun souci d’exhaustivité. Comment, en effet, parcourant le monde en diagonales fantaisistes, pourrait-il produire un relevé cadastral ? Cette visée borgésienne de compulsion collectionneuse fût-elle envisageable dans le réel, encore y manquerait-il – quitte à y revenir des années plus tard – toutes les images non élues, éliminées pour des raisons de cohérence, de pertinence ou encore de désintérêt momentané.

Bien que l’ensemble de son œuvre personnel soit superposable à l’histoire intime de l’auteur, il n’est représentatif ni d’un territoire circonscrit étroitement ni d’une époque, et semble même surplomber étrangement toute détermination temporelle, être insituable dans une diachronie.

La question de la photographie topographique, de la photographie considérée sous les espèces du document et du témoignage sur l’état de l’environnement, est sinon évacuée – toute photographie est de facto un document – du moins tenue à distance, et lorsqu’elle refait surface à la faveur de l’une ou l’autre des séries, il s’agit alors de prise de position lucide, fondatrice d’un projet en soi, envisagé d’emblée dans tous ses linéaments.

Qu’est alors ce corpus ?

Nous pouvons le rapprocher, sans l’assimiler à cet usage pour autant, des carnets de dessin qui accompagnaient les voyageurs du Grand Tour ou les peintres classiques et romantiques dans leurs périples. Corpus d’esquisses, d’ébauches, d’essais, de croquis.

Les titres donnés par Kenna à ses photographies – et il y apporte une extrême exactitude – méritent à cet égard un examen minutieux et nous apportent une réponse. Nom précis de lieu, pays, date, voilà qui engagerait la photographie dans le régime du document. Hypothèse vite battue en brèche, car le sous-titre définit clairement le genre : Study/Étude.

Toute la pensée sous-tendant le travail de Kenna est subsumée sous ce terme, claire référence à la peinture, et qui, annonçant le caractère partiel de chacune des images, implique de les considérer dans leur masse et leur ensemble.

La Study n’est pas le stade préparatoire d’une œuvre ensuite peaufinée et retravaillée, mais se veut d’entrée œuvre parfaitement achevée appelée à se combiner avec d’autres, se révèle comme aspect fermé sur lui-même, qui cependant appelle la possibilité d’une nébuleuse d’autres captures. La perception saisit le monde et ses objets comme « ici et maintenant », avant de les abandonner à la pensée logique ou esthétique.

Le tout est antérieur aux parties, mais chacune des parties, riche de sa propre valeur, s’offre à l’expérience du regardeur, à la pratique de l’artiste qui la refaçonne dans le processus dynamique de la création.

Mais nous pouvons aussi, tout simplement, juste apprécier et nous laisser porter par la poésie et la délicatesse des clichés ...

Ce n'est déjà pas mal !


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