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Un point de vue juste et mesuré : Art et pédophilie


Auteur : Marie Fantozzi

Source : http://thecreatorsproject.vice.com/fr/blog/art-et-pedophilie?utm_source=tcpfbfr

Cette photo est tirée du livre “The Age of Innoncence” de David Hamilton

Le 25 novembre 2016, le photographe anglais David Hamilton se donnait la mort dans son appartement parisien. Quelques jours plus tôt, il niait farouchement l’accusation de viol de l’animatrice Flavie Flament, qui révélait avoir été abusée sexuellement par le photographe lors de séances photo au Cap d’Agde, à l’été 1987. Elle était à l’époque âgée de 13 ans. Elle n’a pas été la seule victime de Hamilton, dont le fond de commerce est justement des clichés de « jeunes filles en fleur » fort peu vêtues.

Si la qualité artistique de ces images est discutable — Hamilton n’a jamais reçu la bénédiction des institutions du monde de l’art mais a bénéficié d’une popularité très lucrative dans les années 70-80 —, quid de leur postérité ? C’est peu ou prou la question que pose Alain Genestar, directeur de publication de Polka Magazine, dans un édito. À l’aune de ces révélations, comment juger de l’œuvre de l’artiste ? Comment ne pas bannir irrémédiablement ces images sachant que leurs modèles ont pu être victimes d’attouchements, ou même seulement l’objet de désirs d’un artiste libidineux ?

Cette réflexion n’est pas sans rappeler celle formulée par le correspondant du Monde à Londres, Eric Albert, en 2013 après la condamnation pour pédophilie du peintre et photographe Graham Ovenden, suite aux plaintes de quatre de ses anciens modèles. L’œuvre de l’artiste anglais était pourtant largement sujette à controverse depuis des années mais ce n’est qu’après cette sentence que la Tate Modern, qui possède 34 œuvres d’Ovenden, retirait leurs reproductions de son site. Ses mises en scène de filles pré-pubères dans des poses considérés comme « sexuellement suggestives » ont même conduit, en 2015, à la destruction de plusieurs des photographies et peintures incriminées, sur ordre d’un tribunal de Londres.

Albert interrogeait ainsi le philosophe anglais Matthew Kieran sur l’intérêt des images d’Ovenden : « Même en imaginant que ces œuvres aient été réalisées par quelqu’un qui n’avait rien fait de mal, ces images sont troublantes. Elles montrent des petites filles sexualisées, et rappellent que des pulsions sombres peuvent exister en chacun de nous. » On pense alors aux photographies d’Irina Ionesco, qui utilisait sa fille Eva comme modèle, parée d’attributs érotisés, quand elle avait entre 4 et 12 ans, ou au portrait d’une Brooke Shields âgée de 10 ans, par le photographe américain Gary Gross, qui avait fait la une du magazine Photo en 1978.

Image tirée d'une longue série de Polaroïds d'Anna Wahli par Balthus © Harumi Klossowski de Rola

Si ces deux dernières n’ont pas subi de sévices sexuels, on peut appliquer à ces clichés le même questionnement qu’à ceux des artistes précédemment cités. Ou aux peintures de « jeunes filles alanguies » de Balthus, qui font encore scandale. Ou encore aux photographies de fillettes dénudées de Jock Sturges. Quand peut-on parler de pédopornographie lorsqu’il s’agit de nudité infantile ? Selon le droit européen, tombe sous cette définition « tout matériel pornographique représentant de manière visuelle soit un enfant réel [soit une personne réelle qui paraît être un enfant, soit des images réalistes d'un enfant qui n'existe pas] participant à un comportement sexuellement explicite ou s'y livrant, y compris l'exhibition lascive des parties génitales ou de la région pubienne ».

Difficile parfois de juger du caractère pornographique de certaines représentations d’enfants. Et c’est sans doute ce qui a permis à nombre de ces « images troublantes » de circuler librement. Certains semblent regretter une prétendue « liberté sexuelle » à l’œuvre dans les années 70 [période de succès pour Hamilton, Ovenden ou Ionesco], comme Jean-Jacques Naudet, directeur de publication du site L’Œil de la photographie, dans un édito depuis supprimé. Un argument — minimisant, voire excusant l’impact de ces images— qui avait aussi été avancé par l’avocat d’Irina Ionesco, dans le procès l’opposant à sa fille en 2012.

Eva Ionesco par sa mère Irina Ionesco

Cette « époque plus libérale et plus permissive » n’est, au fond, qu’un mythe ; la législation étant aujourd’hui davantage soucieuse des droits des enfants. Certes, de nombreux chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art — avant même qu’une définition pénale soit énoncée — sont indissociables de comportements, avérés ou supposés, répréhensibles dans ce domaine. N'a-on pas prêté au Caravage une liaison avec le modèle pré-pubère de L’Amour victorieux ; Egon Schiele, auteur de nombreux portraits crus de femmes guère plus âgées, n’avait-il pas été condamné pour avoir abusé d’une enfant de 12 ans ?

Interdire toute nudité dans la représentation de mineurs ou dénier la portée artistique de certains des artistes mentionnés ici serait faire fausse route ; pousser des cris d’orfraie contre une « police des mœurs » revient en revanche à cautionner des comportements inacceptables, bien trop souvent tolérés au sein de la sphère artistique au sens large.


© 202 Marc MERCIER PHOTOGRAPHY