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Le corps nu comme rébellion sociale ? (5)


Alors qu'on rejette par "morale" ou pudibonderie la représentation du corps, les réseaux sociaux n'ont jamais été autant porteur d'un diktat de l'apparence du corps et de sa sexualisation !!

... et quoi qu'en dis celles (et ceux) qui rentrent dans ce "système", ils le cautionnent ... même si c'est inconsciemment.

Auteur : Neige de la Patellière

Source : http://rue89.nouvelobs.com/2016/05/09/estelle-abonnes-suivent-photos-corps-263984?utm_source=outbrain&utm_medium=widget&utm_campaign=obclick&obref=obinsource

Estelle :

« Mes abonnés me suivent pour des photos de mon corps »

Très active sur Twitter et Instagram, cette lycéenne essaye de poster au moins trois photos par semaine, sous lesquelles beaucoup d’inconnus laissent leurs impressions. Elle nous raconte ce qu’elle ressent à la lecture de ces commentaires.

Making of :

Lors de leur dernière session, les lycéens et étudiants de La Ruche89 ont travaillé sur les représentations du corps sur les réseaux sociaux. Ils se sont intéressés aux challenges de la maigreur, aux comptes « post bad », aux instagrammeuses fitness...

Frappés par l'aisance avec laquelle nombre de jeunes de leur âge exposent leur corps sur les réseaux (et font face aux commentaires que cela génère), ils ont interrogé Estelle, une lycéenne de Meudon (92) qui comptabilise une douzaine de milliers d’abonnés sur Instagram.

Rue89

Depuis 2010, Estelle est très active sur Twitter et en particulier sur Instagram. Elle explique qu’ils sont principalement des jeunes de son âge, filles ou garçons. Si elle compte aujourd’hui entre 500 et 2 000 likes par photo, cela n’a pas toujours été le cas.

Elle essaye de poster au moins trois photos par semaine, sous lesquelles beaucoup d’inconnus laissent leurs impressions et commentaires. C’est ce qui nous a intéressés : comment les reçoit-elle ?

La Ruche89 : Que s’est-il passé pour que tu connaisses cette notoriété sur les réseaux sociaux ?

Estelle : Avant l’année dernière, je ne postais jamais de photos de mon corps. Je les gardais pour moi. En avril 2015, j’ai décidé de poster une photo de moi – et surtout de mon corps.

J’ai beaucoup hésité, je pense que je craignais le regard des autres à l’époque. Mais je l’ai postée quand même, et je n’ai eu aucune réaction négative. La seule chose qui a changé, c’est que j’obtenais beaucoup plus de likes que d’habitude. Petit à petit, j’ai gagné des abonnés ; je pense que ceux-là ont entraînés les suivants.

Quels sont les retours que tu obtiens quand tu postes une photo jugée suggestive par certains ?

Je les lis tous. S’ils sont désagréables, je les supprime. Tout simplement parce qu’un commentaire insultant en attire un autre.

Ils sont pratiquement tous écrits par des filles. Elles me disent que ce que je fais est mal, et cherchent à me rabaisser. On m’a qualifiée de « vulgaire », et j’ai reçu beaucoup de fois la même phrase : « respecte-toi ».

Je reçois aussi des messages privés à chaque fois que je poste une nouvelle photo. La plupart du temps, ce sont des propositions pour faire des photos, des filles qui me demandent des conseils en matière de sport, ou des garçons qui me font des avances souvent pas très subtiles.

Et dans ta vie quotidienne ?

Au lycée, ceux qui sont dans ma filière – une terminale littéraire – sont plus ouverts d’esprit. C’est un cliché, mais dans ma situation il se vérifie. J’ai l’impression qu’ils me jugent beaucoup moins.

Beaucoup de comptes qui font des catalogues de « post bad » repostent tes photos. Qu’en penses-tu ?

J’étais très flattée au début. Puis, je me suis habituée alors ce sentiment est nettement moins présent aujourd’hui. Mais je me sens toujours complimentée, et puis ces comptes me font de la pub en repostant mes photos. C’est toujours agréable.

Pourtant, je ne me considère pas comme « une post bad ». Même si je sais que la majorité de mes abonnés me suivent pour des photos de mon corps : j’ai beaucoup plus de likes sur celles-ci que quand je poste des photos de paysage, par exemple.

L’image que tu renvoies à travers les réseaux sociaux est-elle la personne que tu es vraiment ?

Oui, je le pense en tout cas. Que ce soit sur Internet ou dans la vraie vie, je n’ai aucune honte à me montrer. Je défends les mêmes idées dans les deux cas.

As-tu déjà été victime de « slut-shaming » violent sur les réseaux sociaux ?

Oui, souvent. Surtout au début. Depuis septembre 2015, j’ai connu plus de notoriété. A partir de ce moment, des inconnus repostaient mes photos en m’insultant, et en me prenant comme exemple à ne pas suivre.

Cela m’a beaucoup affectée à l’époque, mais ça ne m’atteint plus aujourd’hui. Je suis consciente que ce que je poste ne représente en aucun cas ma vie sexuelle.

Que voudrais-tu dire à ces gens-là ?

Je voudrais leur dire que rabaisser les autres ne les rendra pas meilleurs. En m’insultant aux yeux de tous, ils cherchent à se placer dans une position supérieure à la mienne. Si une femme se sent bien sans montrer son corps, personne ne le lui reprochera. Mais dès qu’une femme se sent bien en dévoilant son corps, elle subit d’énormes pressions. Cela ne devrait pas se passer comme ça.

Et à ces femmes qui ont peur du regard des autres ?

Il faut qu’elles sachent que ceux qui vont essayer de les rabaisser sont toujours des inconnus. Ils ne sont pas concernés par ce qu’elles veulent poster, ce ne sont pas leurs affaires. De toutes les manières possibles, ces inconnus parleront toujours mal de quelqu’un.

Je pense que la plupart d’entre eux sont complexés, jaloux et veulent culpabiliser ces femmes pour cela. Je voudrais simplement dire à ces femmes qu’il s’agit de leur corps, et donc de leur choix.

Que penses-tu du fait qu’un homme qui montre son corps sur les réseaux sociaux reçoit des réactions nettement différentes par rapport à une femme ?

Un homme est accepté en toute situation, et ça depuis toujours. Ça se voit même dans des exemples aussi bêtes que le port du maillot de bain : ils n’ont qu’un bas et ne se voient pas obligés de cacher leur torse, contrairement à la femme.

En plus, il n’existe pas de terme péjoratif pour qualifier la vie sexuelle d’un homme, il est même encouragé alors que la femme est traitée des noms les plus dégradants.

Soutiens-tu la cause féministe ?

Je ne suis pas une féministe active, mais je suis d’accord avec leurs principes. Et je trouve que leur projet fonctionne : avec le temps, je remarque une certaine évolution dans la mentalité des gens concernant l’exposition du corps de la femme.

A ce rythme, je pense que la prochaine génération l’acceptera beaucoup plus facilement. On voit déjà une nette différence de mentalité entre la génération de nos parents et la nôtre.

Je soutiens le mouvement #FreeTheNipple. Tout d’abord parce que le soutien-gorge est très mauvais pour la poitrine de la femme. Ensuite, la poitrine féminine a été beaucoup trop sexualisée.

Pour résumer, dirais-tu que les retours sont majoritairement positifs ou négatifs sur les réseaux sociaux et dans ta vie quotidienne ?

Les retours sont négatifs dans la vraie vie, à part pour ce qui est de mes amis. Mais mon petit frère, qui a 14 ans, a mal réagi au début. C’est normal, c’est son rôle de frère. Mais il a fini par s’y habituer.

Mes parents, eux, sont plus ou moins au courant de ce que je poste. Mon père dirige une boîte de nuit et ma mère ne travaille pas pour le moment. Elle n’approuve pas, mais j’imagine que c’est parce qu’elle et moi, on n’est pas de la même génération. Je ne peux rien y faire.

Compte Instagram estelllexo - Capture d’écran

Mon copain apprécie le fait que j’ai confiance en moi mais en même temps, il aimerait bien que j’en poste moins parce que ça le blesse qu’on parle mal de moi. Mais à part ça, il n’a jamais eu un mauvais regard dessus, même avant de me connaître.

Dans mon lycée, je sais que l’on raconte beaucoup de choses négatives sur moi. On m’invente une réputation dégradante. Par exemple, si je vois un mec, ils vont immédiatement dire que j’ai des relations sexuelles avec lui. Les gens de mon lycée ont tendance à me traiter de pute. Ils me jugent aussi beaucoup sur mon maquillage et ce genre de choses sans importance.

Sur les réseaux sociaux, maintenant, c’est plutôt positif. Je reçois, en ce moment, davantage de messages qui me disent que je suis une source d’inspiration en matière de sport par exemple, que d’insultes.


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