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Le marché de la photographique contemporaine est-il soluble dans celui de l’art contemporain ? (part


Source : http://culturevisuelle.org/valeur/archives/37

Auteur : Dominique Sagot-Duvauroux

2) La construction du marché des tirages photographiques[13]

Trois facteurs contribuent à la reconnaissance artistique de la photographie en même temps qu’à l’apparition d’un marché des tirages photographiques à partir des années soixante. Premièrement, les artistes plasticiens sont de plus en plus nombreux à utiliser la photographie dans leur travail, soit pour laisser des traces d’une oeuvre par nature éphémère (land Art, art conceptuel…), soit parce que la photographie devient leur principal médium (école allemande avec les Bescher…).

Deuxièmement, les marchés traditionnels des photographes et notamment la presse se rétrécissent avec l’arrivée de la télévision.

Le reportage vidéo se substitue au reportage photographique comme source première d’information de la population. Les photographes doivent vendre autre chose qu’une simple fixation pseudo-objective de la réalité.

Le profil du photographe-auteur s’affirme.

A la suite de l’expérience pionnière de l’agence Magnum, des agences de photographes-auteurs se créent à la fin des années soixante sous l’impulsion de photographes comme Raymond Depardon, fondateur de Gamma.

Cette reconnaissance, confirmée par la loi de 1985 sur les droits d’auteur, ouvre la possibilité aux images de presse de gagner un jour les cimaises, l’auteur se transformant alors en artiste.

Les recherches des photographes au cours des années cinquante et soixante aboutissent à privilégier de plus en plus le style au sujet qui, soit devient accessoire, soit prétexte à une création plastique originale.

L’affirmation de la subjectivité du photographe, en réaction à l’exposition “Family of Man”, conduit à l’idée que, s’il y a vérité dans la photographie, ce n’est pas tant dans ce que le cliché représente que dans la sincérité de la démarche de son auteur.

Le photographe-artiste côtoie voire remplace le photographe-reporter au fur et à mesure que la photographie perd sa fonctionnalité première, “témoigner du réel”, sur laquelle plane un doute, au profit d’une finalité seconde purement artistique.

De nouveau, la création photographique rencontre la création des peintres.

Certains photographes, comme Duane MICHALS, s’affranchissent de la réalité pour composer des images de pure fiction.

D’autres investissent le champ de recherche conceptuel.

D’autres encore réfléchissent sur la matière photographique.

Le tirage redevient au centre des préoccupations des artistes.

Enfin, la construction du marché des tirages doit beaucoup au travail de pionniers qui vont sensibiliser les collectionneurs à l’importance artistique de la photographie et aux critères à prendre en compte pour en apprécier la valeur (convention esthétique)[14]. Il y a d’abord le travail de collectionneurs, historiens, commissaires d’exposition qui à la fois construisent une histoire de la photographie, socle indispensable à l’identification de l’innovation et posent les bases des règles du marché.

Parmi les plus fameux, on peut citer André Jammes, qui organise une vente aux enchères dès 1961, Helmut Gersheim dont une partie de la collection est acquise par l’Université du Texas dans les années soixante ou encore Harry Luhn, ce dernier ayant joué un rôle central dans la construction du marché aux Etats-Unis à travers la promotion du vintage et la fondation de l’Association of International Photography Art Dealers en 1978.

Il y a ensuite les institutions, maillon indispensable dans le mécanisme de création de valeur sur le marché de l’art.[15]

Si Nancy et Beaumont Newhall font figure de précurseurs, la reconnaissance artistique de la photographe doit beaucoup à des personnalités comme Ted Hartwell à Minneapolis, Edward Steichen, John Szarowski ou Sam Wagstaff à New-York, Jean-Claude Lemagny à la Bibliothèque Nationale en France pour n’en citer que quelques-uns.

Enfin, il y a les premières galeries, qui essuient les plâtres d’un marché encore immature, parmi lesquelles on peut citer Il Diaframma à Milan, Agathe Gaillard à Paris, Lee Witkin à New-York ou encore la Zeit Gallery àTokyo, et les premières ventes aux enchères régulières organisées par Sotheby’s et Christies.

Des galeries de photographies pures côtoient des galeries d’art contemporain représentant des photographes.

Le monde de la photographie de reportage se rapproche de celui de galeries avec la création de nouvelles agences comme Vu, qui ouvrira ensuite sa propre galerie. La célèbre foire de Bâle ouvre une section photographie en 1989.

Les années quatre-vingt-dix s’ouvrent sur un marché enfin en ordre de marche ayant adopté les règles du marché de l’art contemporain apparues à la fin du XIXe siècle.

La contestation de la « sacralisation » du vintage pour les tirages historiques, et de la numérotation pour les tirages plus contemporains, portée par quelques grands noms de la photographie comme Henri Cartier Bresson faiblit. Les collectionneurs sont rassurés. Les ventes décollent rapidement.

Le marché de la photographie contemporaine est celui qui bénéficie le plus de cette croissance.

Il ne représentait à peine 10% du marché en 1989.

Il assure en 2006 la moitié du chiffre d’affaires.

Ces évolutions spectaculaires ne doivent pas faire oublier que le marché des tirages reste marginal par rapport au reste du marché.

En 2006, les ventes aux enchères de photographie ont représenté 111 millions €, soit environ 2% du chiffre d’affaires des enchères d’oeuvre d’art dans le monde.

On ne compte que 14 photographes parmi les 500 artistes ayant réalisé les plus gros chiffres d’affaires, soit dans l’ordre Prince (70)[16], Gursky (93), Brassai (171), Penn (182), Stieglitz (213), Man Ray (220), Steichen (253), Ruff (318), Sherman (341), Mapplethorpe (356), Struth (373), Frank (410), Newton (450), Gilbert & George (458).

Le marché des tirages issus de la photographie de reportage connaît également une croissance spectaculaire.

NOTES :

[13] Voir sur se sujet Moureau N., Sagot-Duvauroux D., La construction du marché des tirages

photographiques, Etudes Photogaphiques, n°22, octobre 2008.

[14] Pour une analyse détaillée de cette histoire, voir N. Moureau, D. Sagot-Duvauroux, « La construction sociale d’un marché, l’exemple du marché des tirages photographiques », in F. Eymard-Duvernay, L’économie des conventions, méthodes et résultats, tome 2, La Découverte, 2006,

[15] Voir à ce sujet R. Moulin, l’artiste, l’institution, le marché, Flammarion, 1992.

[16] Entre parenthèse de rang des artistes dans ce classement.


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